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Les religions vont-elles disparaître ?

Difficile de répondre simplement à cette question. Pourtant les religions sont en déclin partout dans le monde (sauf exceptions dans les Etats totalitaires où elles peuvent apparaitre comme un recours dans des situations souvent inhumaines). C'est le constat de trois universitaires américains dans l’ouvrage Beyond Doubt. The sécularisation of Society (« Au-delà du doute. La sécularisation de la société », NYU Press).


Ce point de vue est développé par l’un des coauteurs, Phil Zuckermann, dans une interview à L’EXPRESS (13 au 19 juillet 2023/n° 3758). Il constate que « les pays qui connaissent une modernisation et un développement économique sont moins religieux », que ce soit au niveau des croyances, des comportements ou de l’appartenance à un groupe religieux.


Pour Phil Zuckermann, le recul est partout significatif là où est « expérimenté la modernisation, le pluralisme ou la sécurité existentielle. » Il cite quelques chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Par exemple en 1967 en Grande-Bretagne, 77% des adultes disaient croire en Dieu. En 2015 ils n’étaient plus que 32%. Même chose en Espagne où au début des années 1990 20% des mariages étaient civils, contre 80% en 2018. En Nouvelle-Zélande, en 2001 moins de 30% de la population s’identifiait comme sans religion, contre 50% en 2018. En Argentine, la fréquentation d’un service religieux au moins une fois par mois est passé de 56% en 1984 à 36% en 2017, etc. Les chiffres sont comparables aux Etats-Unis qui ne sont plus épargnés par ce phénomène. En 1981, 60% des Américains assistaient à un service religieux au moins une fois par mois. Ils n’étaient que 39% en 2017. En 1940, 73% se disaient affiliés à une église, une synagogue ou une mosquée. En 2020, ils n’étaient plus que 47%. En 1986, 10% des 18 à 29 ans se disaient sans appartenance religieuse. Ils étaient 36% en 2020, etc. La situation française est probablement du même ordre bien qu’aucun chiffre ne figure dans cette interview.


Ces effets sont aujourd’hui définis comme ceux de la sécularisation. Un terme appliqué initialement au transfert des anciens biens religieux acquis par les collectivités publiques ou des personnes privées (ce qui a été le cas lors de la Révolution française). Le terme sécularisation est aujourd’hui utilisé pour qualifier cette distanciation entre les populations et les institutions civiles avec les religions. Un phénomène qui se constate dans le monde entier.


Mais il importe de ne pas caricaturer la sécularisation dont les racines ne sont pas seulement politiques ou idéologiques, ou même anti-religieuses. Elle tient surtout au développement de l’éducation et de la rationalité, mais aussi à la protection sociale des populations face aux maladies et aux drames de la vie - ainsi qu’au pluralisme religieux et à la liberté de choix d’une religion autre que celle de son enfance ou de sa famille, voire la liberté de n’en choisir aucune. Un fait engendré par le brassage des populations.


En discutant récemment de cet article avec une amie, celle-ci a réagi spontanément en me disant : « enfin les religions vont disparaitre ». Evidemment je ne le pense pas, car les religions sont profondément ancrées dans le vécu des humains depuis la nuit des temps. Reste cependant qu’il convient d’effectuer une lecture plus fine de la sécularisation pour prendre en compte aussi les effets de la modernité sur les religions elles-mêmes. Ce qui a provoqué au cours de l’histoire de nombreux clivages, notamment entre les courants libéraux et conservateurs, voire traditionalistes qu’on retrouve dans toutes les religions.


Un exemple en a été en France l'épisode du « mariage pour tous » en 2013 où l’Eglise catholique-romaine n’a pas craint de s’engager publiquement et politiquement (voire idéologiquement) de manière outrancière pour tenter d’inverser (vainement) le processus qui a mené à la reconnaissance du « mariage pour tous ».


J’ai été spectateur de cette dramatisation depuis la Suisse où j'habitais alors. Le « mariage pour tous » y a aussi été débattu depuis des années. Certaines Eglises comme l’Eglise catholique-chrétienne (appellation locale des « vieux-catholiques ») et les Eglises protestantes ont adopté des bénédictions pour les couples de même sexe. Bien avant que cela soit reconnu par la loi civile.


Certes les Eglises avaient des opinions contrastées sur cette question. Mais à la différence de ce qui s’est passé en France, jamais L’Eglise catholique romaine n’a prétendu défendre son point de vue comme étant celui de tous les chrétiens (on pourrait dire d'ailleurs la même chose à propos du divorce, de la contraception, de l’avortement, de l’assistance au suicide, etc.). En effet les religions sont aujourd’hui, comme dans le passé, bien plus souvent séparées sur les questions sociétales que sur les croyances et les dogmes.


Or la vocation des religions est probablement moins de reconquérir l’opinion publique pour imposer un quelconque pouvoir plus ou moins illusoire sur la société (c’est d’ailleurs ce qui a provoqué et provoque encore à juste droit le militantisme anticlérical) — que de témoigner de spiritualités compatibles avec la modernisation de nos sociétés.


Car au-delà de l’importance de témoigner d'une foi compatible avec la rationalité, la raison et les sciences, les religions doivent aussi montrer qu'elles sont aussi compatibles avec le modèle démocratique de nos sociétés modernes. Par exemple en mettant en place des structures démocratiques (synodales) pour donner à tous les croyants la possibilité de se faire entendre véritablement. De prendre part à toutes les décisions. Et non seulement à quelques hauts dignitaires qui seraient seulement habilités par je ne sais quelle illumination à s'exprimer au nom de tous. Et c’est du fait justement de la synodalité (démocratie interne) que certaines Eglises ont vécu des débats qui ont abouti à l’accès des femmes à pouvoir être prêtre et évêque. Pour ma part, je suis reconnaissant d’être aujourd’hui membre d’une Eglise où les femmes peuvent accéder à tous les ministères.


Mais plus encore les religions doivent aussi apprendre à être des espaces « sécurisés » où les déviances et les emprises ne peuvent plus être tolérées ou cachées. Ce qui renvoie à la nécessité d’un fonctionnement transparent qui remette en cause effectivement tout cléricalisme et tout abus de pouvoir, prétendument spirituel.


D’où l’importance aussi de l’image que les religions renvoient à nos sociétés. Sur ce plan, il y aurait urgence de constituer partout ou cela est possible des associations interreligieuses où toutes les religions (et non seulement les plus nombreuses ou prétendues telles) auraient une part. Ensemble elles pourraient ainsi témoigner qu’elles ne sont pas en concurrence les unes avec les autres. Qu’elles s’acceptent mutuellement, dans le cadre d’une société laïque et pluraliste. Et qu’elles sont prêtes au dialogue et non à l’anathème avec la société dont elles font parties !


Si la sécularisation est aujourd’hui un état de fait qu’on ne peut nier, elle oblige les religions à se remettre en cause pour faire face à de nouveaux défis. Ce qui est loin d’être un « malheur » qu’il faudrait conjurer. Au contraire, je perçois ce défi comme une chance pour leur redonner une place crédible dans l'espace social, en échappant aux suspicions qui ne voient en elles que superstitions, fanatismes ou comportement autoritaire et sexiste. Reste à savoir si cela est possible.


Seul l'avenir permettra de répondre à la question du devenir des religions.


Jean-Claude Mokry

jcmokry@gmail.com


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