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Une lettre du pape François pour les 400 ans de la naissance de Pascal

Dernière mise à jour : 9 juil. 2023

Le Saint-Siège a publié le 19 juin dernier une Lettre apostolique du pape François sous le titre Grandeur et misère de l’homme [Sublimitas et misera hominis] à l’occasion du 400e anniversaire de la naissance de Blaise Pascal. On peut lire ce document gratuitement sur le site du Vatican https://www.vatican.va/content/francesco/fr/apost_letters/documents/20230619-sublimitas-et-miseria-hominis.html


Cette Lettre apostolique retrace la vie et l’oeuvre de Blaise Pascal (1623-1662) qui est né à Clermont en Auvergne (aujourd’hui Clermont Ferrand) et qui est décédé à Paris à l’âge de 39 ans. Pascal est surtout célèbre pour avoir été un mathématicien qui a été auteur de plusieurs traités de mathématiques — et aussi l’inventeur d’une machine à calculer, tout en étant aussi un philosophe et un catholique sincère qui a cherché à concilier sa démarche scientifique (pour l'époque) et sa foi chrétienne. On peut dire qu'il a été un chercheur de Dieu tout en étant un homme de raison. Tout le contraire d’un obscurantiste !


Sans compter que la foi de Pascal n'est pas seulement intellectuelle. Elle est aussi solidement ancrée dans la justice et l’équité, notamment par son engagement pour les pauvres et les plus démunis en lesquels il reconnaissait la présence de Dieu et le visage de Jésus-Christ.


Pascal est aussi célèbre pour son ouvrage, les Pensées, dans lequel on trouve le fameux "pari" de l’existence de Dieu. Un pari qu'un commentateur contemporain explique ainsi :


[Parier], « c'est-à-dire (...) gager votre vie actuelle contre une éternité de vie et de bonheur. En effet, un infini du second ordre (comme est une infinité de vie et de bonheur) multiplié par l'unité (une chance) équivaudrait au produit d'un infini du premier ordre (comme est une infinité de hasards, par un autre infini du premier ordre (comme serait une infinité de vie) et surpasse, ce qui est le cas considéré, le produit d'un infini du premier ordre (infinité de hasards) par un nombre fini (les biens finis de cette vie), produit qui représente, au plus, l’avantage du joueur qui mise sur la vie présente et parie contre Dieu. Or cela revient à dire : Pariez pour Dieu. Mettez qu'il existe : s'il n'est pas impossible, — s’il y a une chance qu'il soit, — prenez cette chance. Comme, d'autre part, il est l'infini, comme il est partout et tout entier partout, il suffit que vous le cherchiez pour le trouver..." (Cf. Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, 1954 ; le pari figure aux pages 1213 et 1214 et le commentaire de Jacques Chevallier dans les notes page 1509)


Pascal était également liée au Jansénisme. Un courant de pensée qui a eu une grande influence dans l'Eglise catholique des 17e et du 18e siècles. Les historiens soulignent qu'il y a eu plusieurs jansénismes. Celui du 17e siècle est surtout marqué par les querelles théologiques autour de la "grâce" dont on se demandait si elle était "efficace" ou "suffisante" ! Ce qui renvoie à la question du libre-arbitre. Celui du 18e portera plutôt sur la bulle Unigenitus (1713). "Maladroitement formulée, elle... ulcérera non seulement une partie du clergé français qui y vit une remise en cause des privilèges de l'Eglise de France, mais également le milieu parlementaire. Elle permit au jansénisme moribond de trouver un second souffle et lui redonna vigueur au moins jusqu'à la Révolution. Malgré les interventions souvent peu habiles des autorités civiles et ecclésiastiques pour mettre fin à la querelle de l'Unigenitus, celle-ci resta longtemps vivace et l'on peut considérer qu'il s'agit là du premier grand mouvement d'opinion publique en France" (Cf. https://www.bib-port-royal.com/unigenitus.html )


Le jansénisme est aussi une démarche profondément spirituelle. Un des foyers du jansénisme était le monastère de Port-Royal des Champs dans la vallée de Chevreuse (près de Versailles) où l'on prônait une réforme austère et rigoriste. Une des soeurs de Pascal y était religieuse. Pascal lui-même séjourna près de Port-Royal où il fut l'un de ces pieux laïcs, ces "Messieurs de Port-Royal" qui consacraient leurs journées à la prière et à l'étude. On leur doit de nombreuses traductions, comme celle de la Bible en français et des Pères de l'Eglise, etc. (Voir par exemple https://www.amisdeportroyal.org/societe/index.php/pascal-blaise-1623-1662/


Un autre ouvrage célèbre de Pascal, ce sont les Provinciales. Des lettres publiées à l'origine anonymement dans lesquelles il dénonce la morale laxiste et mondaine défendue par les Jésuites. Ce qui aboutira à la condamnation des Provinciales par l'Inquisition romaine (le Saint-Office) en 1657. Le professeur Jean-Louis Quantin rappelle dans un article très documenté la première réaction de Pascal : " Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel ". (Si mes Lettres sont condamnées à Rome... Les Provinciales devant le Saint-Office" dans Dix-septième siècle, 2014/4 - n° 265, pages 587 à 617).


Mais au-delà de ces débats (qui peuvent nous paraitre aujourd'hui bien théoriques et loin de nous préoccupations), les Provinciales révèlent aussi les abus de pouvoir dans l’Eglise catholique de l'époque. Notamment à Rome où les Jésuites tirèrent bien des ficelles pour aboutir à cette condamnation (cf. l'article du Prof. Jean-Louis Quantin cité plus haut). On déniait par exemple aux Jansénistes d’être encore "catholiques" du simple fait de leurs opinions divergentes avec les autorités romaines. Ce qui aboutira par la suite à la disgrâce de la Compagnie de Jésus qui sera dissoute en 1773 pour être rétablie en 1814.


Cette attitude de défiance à l'égard des Jansénistes a perduré après la mort de Pascal, comme lors de la condamnation de l’Eglise d’Utrecht au 18e siècle qui a été accusée elle-même de jansénisme bien qu’elle n’ait jamais adhéré à ces thèses. Ce qui se reproduira par la suite avec les condamnations du Synode de Pistoia (1786), de la Constitution civile du clergé (1790) pendant la Révolution française, ou encore dans la suspicion à l'égard de l'ancien clergé constitutionnel durant l'Empire napoléonien (on peut penser notamment à l'abbé Grégoire (1750-1831) dont l'engagement est bien connu en faveur du judaïsme et son militantisme pour l'abolition de l'esclavage), etc.


Au 19e siècle, si l'argument du "Jansénisme" est plus ou moins passé de mode, le simple fait de s'opposer à Rome (ne serait-ce qu'au nom du gallicanisme) a justifié toutes sortes de condamnations, comme celles des opposants aux dogmes de l'Immaculé-conception de Marie en 1854 et de l'infaillibilité et de la primauté du pape en 1870. Depuis lors, beaucoup de ceux qui ont émis une opinion divergente avec les autorités romaines dans l'Eglise ont souvent subi le même sort.


Cette situation a-t-elle changée aujourd’hui ? Difficile de répondre en quelques lignes. Le refus récent des autorités romaines d'accepter les conclusions de la Commission mixte internationale catholique-romaine et vieille-catholique (IRAD) qui visait à rétablir la communion ecclésiale entre les deux Eglises montre qu'il ne faut certainement pas se bercer d'illusions. (Cf. le post du prof. Adrian Suter : Une réponse romaine bien décevante au dialogue entre catholiques-romains et vieux-catholiques).


Si Pascal vivait aujourd'hui encore, on peut imaginer qu'il pourrait rédiger bien d'autres Provinciales pour rapporter les débats nourris d'incompréhension entre Rome et la société d'aujourd'hui. Ce qui est aussi le cas dans le dialogue entre "vieux-catholiques" (je préférerais quant à moi parler de "catholiques synodaux") et catholiques-romains. Les premiers pratiquant aujourd'hui l'ordination des femmes à la prêtrise ou à l’épiscopat (comme en Autriche depuis juin 2023) — tandis que les seconds continuent à s'en offusquer au nom d'une tradition pour le moins discutable. Sans parler de l'acceptation du « mariage pour tous » pour les couples de même sexe ou encore bien d'autres réformes attendues par les catholiques-romains (tout au moins en Europe) depuis des lustres.


Si l'on veut contribuer aujourd'hui à redonner une image moins négative de l'Eglise catholique (au sens large du terme), il me semble qu'il y a urgence à sortir du cléricalisme (comme le dit d'ailleurs le pape François lui-même). Surtout à témoigner que l'Eglise est compatible avec les institutions démocratiques de nos sociétés contemporaines, non seulement par ses discours, mais aussi par une gouvernance effective associant visiblement tous les baptisés, clergé comme laïques, dans la conduite de l'Eglise, aussi bien dans les paroisses que dans les diocèses. Et pourquoi pas aussi dans l'Eglise "universelle" ! On peut dire que depuis plus de 150 ans que les Eglises vieilles-catholiques existent institutionnellement, elles ont été une sorte de laboratoire pour la mise en oeuvre de ce type de fonctionnement à la fois épiscopal et synodal. Certes tout n'est pas exemplaire en leur sein, mais à l'inverse tout n'est pas à rejeter !


Que penser aussi de cette remarque du pape François dans cette Lettre apostolique à propos de Pascal : « Faisons-lui crédit de la franchise et de la sincérité de ses intentions"

Faut-il sous-entendre par-là un quelconque doute à propos de la franchise et de la sincérité de Pascal ? L'article cité plus haut du professeur Jean-Louis Quantin permet de mesurer que la condamnation des Provinciales à Rome en 1657 ne semblent pas avoir été réalisée en toute "franchise et sincérité". Il serait peut-être temps de le reconnaitre si l'on veut construire un avenir apaisé entre nos Eglises. Car, comme catholiques romains et vieux catholiques, n'aspirons-nous pas, les uns comme les autres, à une Eglise réconciliée, fraternelle, pluraliste et inclusive (y compris les vieux catholiques) — ouverte au mouvement oecuménique (comment oublier le message fraternel du pape François au Conseil oecuménique des Eglises à Genève en 2018 où j'étais présent). Une fraternité également interreligieuse ouverte envers toutes religions. Mais envers celles et ceux qui ne se veulent pas croyants. Comme d'une façon générale à la société civile et au monde contemporain.


Telle serait la « grandeur de l’humain ». De pouvoir avancer sur ce chemin fraternel sans esquiver les débats. A moins que la « misère de l’Eglise » (ou celle des Eglises — ou encore celle du temps) rende impossible un tel objectif. Au risque alors de retomber dans les mêmes travers dont Pascal (et tant d'autres) a été les innocentes victimes...


Toujours est-il qu'on ne peut que remercier le pape François de nous avoir invité à la réflexion à l'occasion du 400e anniversaire de la naissance de Pascal. Quant à moi, plus modestement je vous invite à relire en cet été les Pensées et/ou les Provinciales. Un beau moment de littérature ... mais aussi de spiritualité !



L'illustration provient du site de la commune de Magny-les-Hameaux où se trouve aujourd'hui les ruines de Port-Royal des Champs, près de Versailles.


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